Mumbai, 27 février 2013
Première nuit passée seule en Inde depuis 21 ans. C’est l’Inde pas à
peu près. Ma chambre, réservée et payée par internet depuis Montréal, est
petite, sale, bruyante et pas intime pour deux sous. Il ne semble y avoir que
des hommes ici. Justement, j’en entends un qui essaie de vomir, ou peut-être
n’est-ce que le profond raclage de gorge indien avant le crachat. Mon voisin
immédiat a mis sa musique sentimentale, mais jolie, un peu forte. Toilette et
douche à l’étage. J’ai bien demandé une chambre avec ma propre salle de bain,
mais elles sont toutes prises. Bah, c’est comme pour tout, je m’y ferai.
Gare Victoria – Chhatrapati
Shivaji Terminus
J’avais vraiment hâte d’y venir et de voir comment j’allais me
débrouiller pour obtenir mon billet vers Poona. Est-ce que le système de
réservation ferroviaire allait être aussi compliqué que dans mes
souvenirs ? D’architecture gothique datant de l’époque coloniale, c’est
une des stations de trains les plus achalandées d’Asie. Mais comme c’est le
milieu de la matinée, tout est plutôt tranquille. J’ai tout mon temps, j’en
profite pour visiter les lieux.
Il y a peu de sièges où s’asseoir. Les gens attendent assis par terre
ou couchés, près de leurs nombreux bagages, patiemment. Un homme sale et très
pauvrement vêtu prend la peine de
nettoyer son carré de plancher avec ses mains avant de s’y allonger. Une voix
de femme résonne dans toute la gare. Elle annonce les numéros de trains à
partir, leur nom, l’heure et le quai d’embarquement. D’abord en Hindi, ou
est-ce en Marathi, la langue de l’État ? Puis en Anglais. Son annonce
terminée, c’est une prière chantée par un homme qui prend le relais, jusqu’à l’appel
du prochain départ. Des porteurs poussent un long chariot surchargé de gros
paquets enveloppés dans de la toile blanche.
Je cherche le bureau de réservation des billets. Une dame toute
souriante m’aborde pour me demander si j’ai besoin d’aide. Les comptoirs sont
dans un petit édifice adjacent à la gare principale et celui pour touristes est
au deuxième étage, guichet 52. Pas de file d’attente, seulement une Anglaise
exaspérée qui veux changer de l’argent. Son chum est assis sur un banc, l’air
renfrogné. Voyager en couple. Ce n’est pas une banque ici, ils doivent
s’adresser ailleurs. Le guichetier reste super gentil malgré les manières
brusques de la touriste.
Sur son ordinateur, le fonctionnaire me trouve l’horaire des trains
vers Poona le 1er mars. J’opte pour un billet en 2e
classe sans air climatisé sur le Udyan Express, no 16529, compartiment S10,
siège 1, départ 8h05. Je remplis un formulaire avec toutes ces précisions, mon
nom et numéro de passeport, là où j’habite, d’où je pars et où je vais. C’est
tout juste s’ils ne me demandent pas pourquoi. Heureusement, il n’y a toujours
personne en ligne. Je tend le formulaire au guichetier et repart immédiatement
avec mon billet. C’est tout simple.

La Porte de l’Inde et l’hôtel Taj Mahal
Je marche vers la Porte de l’Inde et le non moins célèbre hôtel Taj
Mahal, juste à côté. Complétée en 1924, cette porte en arche de style Moghol a
été construite pour commémorer la visite royale du roi George V d’Angleterre en
1911. C’est aussi devant celle-ci qu’ont paradé les dernières troupes
britanniques à quitter l’Inde au moment de l’indépendance en 1948.
De son côté, le Taj Mahal Palace aurait été construit en 1903 par un prospère
industriel Parsi du nom de JN Tata, en réaction à l’insulte de s’être fait
refusé l’accès à un hôtel européen du fait de son origine indienne. Sa riposte
architecturale a donné un hôtel grandiose devenu symbole de luxe et d’opulence
dans un pays encore bien pauvre.
Cela fait des années que je rêve de les visiter. Peut-être les romans,
films et articles qui en font mention m’ont-ils rendu le lieu plus exotique qu’il
ne l’est devenu ? J’ai été un peu déçue. Il faut dire que depuis les
attentats terroristes de novembre 2008, la sécurité a été grandement renforcée.
Il y a maintenant des barrières, gardiens et détecteurs de métal partout. Cela
ne peut qu’enlever au charme de l’endroit. Ce ne sont peut-être aussi que la
fatigue du décalage horaire et la chaleur qui freinent mon enthousiasme. Je
retourne donc tranquillement vers l’hôtel me reposer en me promettant de
revenir demain.
Voyager seule – des
statistiques
La majorité des gens n’ont aucune envie de voyager seuls. La peur de ne
pas savoir se débrouiller, de s’ennuyer, de n’avoir personne à qui parler, de
ne pas reconnaître les dangers éventuels ou de se retrouver dans le pétrin sans
savoir comment réagir, peut-être. Le désir de partager l’excitation du
dépaysement et de la beauté des lieux aussi sûrement. Tout cela est vrai,
possible, mais tellement dommage! Pourtant, cela est appelé à changer.
Le 6 mars de cette année, l’organisme Veille en tourisme de l’Uqam
publiait un article au titre évocateur :
Les voyageurs en solos arrivent en masse! Selon leurs recherches, en moyenne
35% des ménages des pays développés sont constitués d’une seule personne et les
voyages individuels représentent un segment de marché en croissance. Les
voyagistes commenceraient même à éliminer
les suppléments pour les voyageurs en solo ou au moins à diminuer les
frais additionnels de 50 à 75% qui leur sont habituellement attribués.
Selon des chercheurs de l’Université
de St-Gallen, en Suisse, qui ont étudié le phénomène, je fais partie de la
catégorie pluri-solo. C’est-à-dire que je n’habite pas seule, mais que je
voyage seule. Comme dirait la grenouille-à-grand-gueule : « Y’en a
pas beaucoup par ici. »
Référence
http://veilletourisme.ca/2013/03/06/les-voyageurs-en-solos-arrivent-en-masse/?tagged=&utm_source=bulletin-06-03-2013&utm_medium=email&utm_campaign=globeveilleur
Mumbai, 28 février 2013
Voyager seule – ne pas se laisser envahir
Après avoir passé la journée en bateau pour aller visiter les grottes
sculptées de l’île Elephanta et avoir cherché un meilleur hôtel pour mon retour
à Mumbai dans six semaines, je rentre fatiguée à l’hôtel. J’ai besoin d’une
douche !
Une femme et sa petite fille entrave le chemin dans le couloir entre la
salle de bain et ma chambre. Elles n’ont pas l’air très futées et je dois m’y
prendre à deux fois pour leur faire comprendre gentiment qu’elles sont dans le
chemin et que je voudrais passer. La femme doit avoir 25-26 ans, mais en paraît
beaucoup plus dans son sari élimé. Elle ne parle pas anglais, mais j’arrive à
la comprendre. Pas gênée du tout, elle est très à l’aise de me demander si je
prendrais soin de sa petite d’environ 6 ans pendant qu’elle va dans la douche. « No
husband ? » que je lui demande. « No husband, only
mother. Calcutta. » Elles m’accompagnent à ma chambre, j’ouvre la
porte, elle pousse la petite à l’intérieur, met ses sacs sur mon lit, lui dit
de l’attendre et se dirige vers la salle de bain. Elle revient presque
aussitôt, la douche est prise. « Gent ». Il prend son temps le
saligaud. La femme soulève son sari, enlève ses petites culottes qu’elle dépose
avec sa serviette sur ma table et me demande, toujours dans sa langue natale,
si j’ai du savon. Faut pas exagérer, je dis que non. Elle ne me croit pas, bien
sûr, et jette des regards curieux partout pour essayer de le trouver. Le voisin
arrive à sa chambre, elle lui demande s’il a du savon, il ouvre sa porte et lui
en donne un morceau. Elle repart vers la douche. Ça commence à faire.
Heureusement, la grand-mère s’amène. Toutes deux parlent très fort dans le
corridor, comme si elles étaient seules et chez elles. Je dis à la petite de se
lever, lui met un sac de sa mère dans les bras, tend les autres à la
grand-mère, ferme ma porte et la barre. Ciao, bye. Ne pas se laisser envahir.
Enfin, pas trop longtemps à la fois.



Sacre Pascale t'es bonne. Moi, j'airais eu peur que la femme s'en aille pour de bon.
RépondreSupprimerP.-S. Beau blogue.
Bon voyage.
Sylvain.